La compétition moderne qui empoisonne et repousse les limites de la perfection

Nous avons comme moteur dans notre société occidentale, la Ferrari de la compétition : des bancs individuels, un gros moteur puissant, la carrosserie rouge flash qui brille de mille feux pour attirer tous les regards. Pour Albert Jacquard, chercheur et spécialiste en génétique, c’est monstrueux. « Il faut être meilleur que l’autre et passer devant lui. Mais pour devenir “moi”, j’ai besoin du regard de l’autre. J’ai besoin de tisser des liens et de m’enrichir des autres. Quand je suis en compétition, je ne tisse plus de lien. » (Jacquard. 2013 : En ligne).

La compétition et la pression ressenties de plus en plus tôt

Si tu as de jeunes enfants ou que tu en côtoies, est-ce que tu t’es rendu compte à quel point ils sont différents de nous à leur âge? Ma fille est en première année du primaire. Je suis tombée en bas de ma chaise en apercevant le nombre d’évaluations en classe et je suis retombée une deuxième fois en constatant les moyennes scolaires dans le premier bulletin : rien en bas de 80%. Quoi! Moi quand j’avais 70%, ma mère était bien contente. Elle me disait : c’est super, va jouer et t’amuser dehors. On ne passait pas nos soirées à répéter des leçons que l’on oublierait en grande partie anyway. Nous étions enfants et c’était bien comme cela.

L’anxiété, on ne la retrouvait pas il y a 20 ans chez les enfants,
mais aujourd’hui on la retrouve même au primaire.
(Yves Lamontagne, psychiatre et ex-président du collège des médecins : reportage de Tremblay. Radio-Canada. 2017 : En ligne)

Un sentiment d’en avoir trop sur les épaules, d’être épuisé, sous pression, stressé, avoir peur de l’échec et de ne plus être aimé, c’est le quotidien de plusieurs jeunes d’aujourd’hui. Les filles seraient plus touchées que les garçons. Dans une entrevue de Radio-Canada, une jeune fille du secondaire déclare la voix tremblotante après son hospitalisation :

« Je voulais être la petite parfaite, qui étudie tout le temps, qui est belle, qui est mince, qui fait du sport, qui mange bien […] Si j’ai une moins bonne note, peut-être qu’ils vont moins m’aimer parce que je suis moins bonne ».

Quel dommage! Les jeunes se perdent dans d’intenses sessions d’études et n’ont même plus le temps d’expérimenter afin de se découvrir, se développer et d’apprendre à se connaître.

« Tu veux tellement être tout ce que tout le monde veut que tu sois que tu ne sais plus qui tu es » (Tremblay. Radio-Canada. 2017 : En ligne).


La famille et l’école veulent pousser l’idée que tout est possible et les réseaux sociaux montrent d’autres jeunes qui ont une vie qui semble parfaite et sans problème (Idem).

 

« Ma famille a toujours voulu que je réussisse : ” On sait que tu es capable, on sait que tu peux viser plus haut. Je sais que ma famille voulait pas me faire cette pression là, mais… » (Idem).

C’est vrai que j’ai moi-même dit cela à ma fille. C’est tellement pas ce que je veux qu’elle se mette de la pression. Je ne suis pas la meilleure dans ce que je fais et ce n’est plus mon objectif. Alors, pourquoi ce discours? Vous comme moi essayons de faire pour le mieux, mais c’est difficile dans une société qui met la pression sur la réussite et la compétition.

J’ai changé mon fusil d’épaule particulièrement suite à mes nombreuses lectures. J’essaie de stimuler sa curiosité, de prendre le temps de construire son intelligence (écarter la vitesse comme mode d’apprentissage), de promouvoir l’effort plutôt que les notes, de savoir l’écouter et d’être réceptive aux signaux qu’elle m’envoie. Pas toujours évident. Je fais de mon mieux. Je ferai d’autres erreurs, mais ça fait partie de la vie. Le plus important, c’est que je la laisse être une enfant.

À force de trop pousser nos enfants sur la réussite scolaire,
nous allons leur faire échouer le plus important :
avoir une vie heureuse et épanouie.

Plus compétitifs, plus parfaits, plus rayonnants

Tu regardes l’un de ces athlètes qui brillent de médailles et qui scintillent sous les flash des caméras. Cette personne qui a atteint le sommet de la montagne est l’image parfaite de la compétition. Tous les autres athlètes qui se sont entrainés durement, on ne les regardera pas à l’émission du matin, on ne verra pas leur photo dans le journal et on n’entendra pas parler de leurs exploits à la radio. Pourtant, pourquoi y aurait-il de la place pour les 3 premiers seulement (médailles : d’or, d’argent et de bronze)… Et encore là, l’or vaut plus que le bronze, c’est souvent celui-là qu’on voit le plus.

L’individualisme américain

Je n’ai pas besoin de personne, je suis capable, je suis forte, je ne veux dépendre de personne. Je l’ai souvent dit. Je le dis encore, mais moins. C’est bien de se développer personnellement, mais on a tous besoin des autres. J’essaie de me le permettre plus souvent et de demander de l’aide au besoin. Je ne suis pas obligée de toujours tout faire toute seule.

Les Américains « prônent l’homme qui ne doit sa réussite qu’à lui-même et idolâtrent les héros dans toutes les sphères de la vie, de la politique à la vie sociale en passant par les sports. […] Vous les entendrez rarement discuter d’un travail d’équipe. C’est toujours un individu qui sort du lot : le célèbre quart arrière ou le [réputé] lanceur, la star qui brille plus fort que tout le monde. […] La plupart des Américains veulent être un gagnant, avoir des enfants gagnants ou, au minimum, qu’ils soient les meilleurs dans un domaine et qu’ils se distinguent! C’est la norme. » (Alexander et Sandahl. 2016. 183).

À l’inverse, les Danois, peuple le plus heureux du monde, passent du “je” au “nous”. Les concepts de vivre ensemble, partager ses difficultés, de travail d’équipe et « mettre son égo de côté au bénéfice de tous » sont importants (185-196). Quant à eux, les Américains se retrouvaient en 17e position dans le classement des pays les plus heureux en 2017.

Pourquoi suivre un modèle qui nous fait du mal ou qui est moins intéressant en terme de bonheur?

Suivre les modèles de perfection et cacher nos peurs


Nous avons tous peur pour nos enfants : rejet, exclusion, tristesse, échec, etc. Je veux ce qu’il y a de mieux pour ma fille. En voulant offrir ce qu’il y a de meilleur, des fois, il y a parfois dérapage.

 

« De plus en plus de parents et d’éducateurs se sentent obligés de jouer leur rôle à la perfection ainsi que d’offrir aux enfants un monde de rêve. […] Les enfants ont avant tout besoin de modèles authentiques et réalistes, et donc imparfaits […] qui font parfois des erreurs. C’est encore mieux si ces modèles sont humbles, astucieux et bienveillants, puisqu’ils sauront leur apprendre à reconnaître leurs erreurs, à en rire, à en tirer profit et à pardonner à soi-même et aux autres. » (Jasmin. Le Devoir. 2018 : En ligne).

Pour diminuer nos peurs, Serge Marquis, médecin spécialiste en santé communautaire, nous invite à la décroissance personnelle ou en d’autres mots, à la décroissance de notre égo qui serait trop présent dans notre tête. Il parle du “petit moi”. “Le petit moi” qui a besoin de diminuer l’autre, se distinguer, gagner, montrer qu’il existe, qu’il est le meilleur, “le plus tout” et se grandit pour se protéger, « car plus le “petit moi” a l’impression d’être gros, plus il a le sentiment de faire peur! Et plus il a le sentiment de faire peur, moins il se sent menacé. » (2017. 95-96).

Le « toujours plus » qui rend malade

« Le “toujours plus” est justement provoqué par l’attitude permanente de compétition. La comparaison avec l’autre ne peut être raisonnable que si elle exclut le désir de le dépasser. C’est le sentiment constamment présent qu’il nous faut dépasser l’autre dans son être ou dans son avoir qui est à la source d’une escalade sans limites dans l’accumulation des performances ou des biens » (Jacquard. 2005, 52-53).

France Castel que j’adore dit « avoir toujours senti que, pour se démarquer, se faire remarquer, il lui fallait en faire plus » (2016, 32). Que cela devient épuisant à la longue. Pauvre France! Je l’aime comme elle est … pas besoin d’en faire plus. Sois naturelle et tout coulera tout seul.

En réalité, je le comprends maintenant, je n’ai pas besoin de faire plus que l’autre, j’ai besoin simplement de me montrer telle que je suis car je suis unique. C’est mon unicité qui créera ma richesse car j’apporterai un élément exclusif et incomparable contre lequel personne ne peut me compétitionner.

« Nous n’avons pas appris à être aimés comme nous sommes, mais à être aimés comme les autres voudraient que nous soyons. Si nous avons appris à correspondre aux attentes des autres, à nous mettre sous tension pour eux, nous attendrons presque immanquablement que l’autre corresponde à nos attentes et se mette sous tension pour nous. Ainsi, nous n’apprenons pas à aimer les autres comme ils sont, mais comme nous voudrions qu’ils soient. » (D’Ansembourg. 172)

Pourquoi la compétition?

« Il semble que pour notre monde moderne, il ne sert à rien de savoir pourquoi on fait quelque chose! On le fait parce que c’est comme ça! […] Dans un monde où la performance passe avant toute chose, on semble avoir compris que lorsqu’on pense, on n’apprend pas à être performant. Penser, se demander qui on est, d’où on vient, où on va, cela ne sert à rien et ralentit le système. Mieux vaut être raisonnable  et suivre la foule, car , mieux vaut être politiquement correct » (Chaput. 2006, 45).

 

La vie, pour qu’elle soit belle, on doit la construire.
Elle ne tombe sur personne comme un cadeau tout beau.
Revoyons l’importance accordée à des valeurs comme la compétition.
Agissons sur notre famille et sur nous-mêmes pour vivre plus heureux.

 

BIBLIOGRAPHIE

Alexander, Jessica Joelle. Sandahl, Iben Dissing. 2016.« Comment élever les enfants les plus heureux du monde – Les recettes du bonheur danois ». Les Éditions Jc Lattès, 230 p.

Castel, France. 2016. « Ici et maintenant ». Les Éditions La Presse, 208 p.

Chaput, Jean-Marc. 2006. « Politiquement incorrect ». Les Éditions Québécor, 310 p.

D’Ansembourg, Thomas. 2001. « Cessez d’être gentil soyez vrai! Être avec les autres en restant soi-même ». Les Éditions de l’homme, 249 p.

Jacquard, Albert. 2013. « On est en train de sélectionner les gens les plus dangereux ». En ligne. https://www.youtube.com/watch?v=9v9updAv018. Consulté le 11 octobre 2017.

Jacquard, Albert. 2010. « L’intelligence ». En ligne. https://www.youtube.com/watch?v=DpzRONla_RU. Consulté le 7 novembre 2017.

Jacquard, Albert. 2005. « Nouvelle petite philosophie ». Éditions Stock, 242.

Jasmin, Emmanuelle. 2018. « Les enfants ont besoin de modèles imparfaits ». Le Devoir. Publié le 20 mars 2018. En ligne. https://www.ledevoir.com/opinion/idees/523098/les-enfants-ont-besoin-de-modeles-imparfaits. Consulté le 29 mars 2018.

Johnson, David W. et T. Johnson Roger T. et Johnson Holubec, Edythe. « New Circles of learning ». En ligne. http://www.ascd.org/publications/books/194034/chapters/What-Is-Cooperative-Learning%C2%A2.as. Consulté le 7 novembre 2017.

Marquis, Serge. 2017. « Pensouillard le hamster version illustrée ». Éditions caractère, 127 p.

Robichaud, David et Turmel, Patrick. 2012. « La juste part, Repenser les inégalités, la richesse et la fabrication des grilles-pain ». Consulté le 7 novembre 2017.

Tremblay, Katherine. 2017. « L’anxiété de performance ». Radio-Canada. En ligne. http://ici.radio-canada.ca/tele/remue-menage/site/segments/reportage/24677/anxiete-performance-adolescent-ecole. Consulté le 9 novembre 2017.

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